Parabole du Semeur


Par: Thomas Lapointe Si le culte de la Vierge Marie serait attesté, selon les historiens, dès le IVe siècle sur l’île, c’est véritablement au XVIIIe siècle que celui-ci prend une importance particulière lorsqu’il se lie à l’histoire indépendantiste de la Corse. En janvier 1735, une assemblée consultative, la consulte d’Orezza, déclare la séparation de la Corse de la République de Gênes – premier pas vers l’indépendance – et place officiellement l’île sous la protection de la Vierge Marie1. Cette même assemblée choisit le « Dio vi salvi Regina », chant inventé en 1675 par un prêtre jésuite napolitain, Francesco de Geronimo, à partir d’une des quatre antiennes mariales (chant à la gloire de la Vierge Marie), comme hymne national de la Corse. Un chant qui reste encore aujourd’hui traditionnellement chanté lors de cérémonies publiques ou de rencontres sportives. Avec ces différents éléments contextuels à l’esprit, Jean-Baptiste Janisset a sillonné le territoire corse à la recherche de multiples représentations de la Vierge Marie, de l’église Saint-Roch à Ajaccio au cimetière de Venaco en passant par le couvent Saint-François de Pino, l’église Sainte-Julie de Nonza ou encore à Ersa, à la pointe du Cap Corse. Extraites de leur environnement d’origine, les empreintes réalisées en plâtre ou en métal se parent d’une présence auratique propre : loin d’être des répliques fidèles et minutieuses, elles se laissent au contraire guider par les réactions plastiques des matériaux utilisés pour mieux en manifester l’essence même, que des transferts de photographies de bouquets de fleurs prises elles aussi dans les églises et les cimetières de l’île viennent accentuer. Au milieu de ces représentations de la Vierge Marie, Pasquale Paoli pourrait faire figure d’intrus, si ce n’était l’étroite imbrication du religieux et du politique dans le passé corse. Élu général en chef de la Nation corse en 1755, Paoli est le rédacteur de la constitution corse, première de l’histoire moderne, qui fit de l’île un état souverain et indépendant. C’est cette même constitution qu’on retrouve dans la main du buste en bronze de Pasquale Paoli qui se trouve sur la place Porta de Sartène, dont Jean-Baptiste a également réalisé l’empreinte. Accumulant les traces d’une histoire religieuse et d’une histoire indépendantiste intimement liées, le projet de Jean-Baptiste prend une autre dimension lorsque sa lecture de la Parabole du semeur dans l’Evangile selon Saint-Matthieu coïncide avec la découverte accidentelle d’un champ de paraboles oubliées sur un chantier abandonné. De ce jeu de mots fortuit naît une mise en abyme symbolique à laquelle l’exposition donne forme. À l’image du grain jeté par le semeur de l’allégorie religieuse, les signes de toute une culture, que Jean-Baptiste a collectés au cours de son séjour, ont parfois pu prendre racine et porter leurs fruits, parfois non. Plongées dans le noir, les paraboles abîmées par le temps et les intempéries deviennent les réceptacles des moulages qui s’offrent alors, grâce à un jeu de néons colorés, à une observation nouvelle, et s’ancrent dans une autre dimension, sidérale, cosmique, comme un rêve éveillé que la bande-son, réalisée par Tim Karbon à partir de chants polyphoniques corses, ne fait qu’amplifier.




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