L'esprit en thérapie
Société Étrange, Marseille 08/01/2026 - 01/02/2026 Une carte blanche à Jean-Baptiste Janisset qui invite Naomi Maury, Antoine Nessi, Paul Paillet Texte de Camille Velluet L’exposition imaginée par Jean-Baptiste Janisset ménage un espace de repos – physique et psychique –, de redescente possible face à une certaine accélération qui parasite nos modes de vie, une perte de repères imposée dans un lieu à la fois clinique et chaleureux. C’est de cette ambivalence dont s’imprègnent les artistes invité·es dans une exposition qui se conçoit comme un asile pour se préserver de maux visibles comme imperceptibles. Il s’agit alors d’ouvrir la voie à une forme d’exorcisme ou d’échappatoire pour se confronter à d’autres temporalités et explorer différents dérivatifs, pratiques, croyances ou stratégies de repli pour habiter ou s’abstraire d’un monde sans dessus dessous. Les fauteuils de Paul Paillet prolongent une série précédente qui évoque des micro-sociétés vivant en vase clos, assises ou allongées dans des canapés, sans réel contact avec l’extérieur. Échos à différentes expériences personnelles et intimes, ses peintures rappellent aussi la salle d’attente, le sas qui précède la consultation ou encore le divan sur lequel on s'épanche. Ces assises, qui par essence impliquent un usage solitaire, tout comme les sculptures lumineuses de l’artiste, suggèrent un espace liminaire, une antichambre entre le lieu domestique suranné et le cabinet du thérapeute. Ces lampes de Paul Paillet résonnent avec les halos luminescents de Naomi Maury. Dérivant de cellules que l’on retrouve chez tous les êtres vivants, ses formes organiques renvoient aux médecines parallèles comme la luminothérapie. Plus largement, la pratique de l’artiste interroge la manière dont nous prenons soin et entretenons les corps pour déjouer leur obsolescence programmée. Naomi Maury étudie comment, dans une logique ultra-tayloriste, la médecine actuelle tend à repousser nos limites physiologiques et en quoi divers objets high-tech viennent prolonger et transformer nos membres de manière quasi prothétique. Les dessins sur gravures d’Antoine Nessi préfigurent les environnements sculpturaux qu’il conçoit. Ils déploient des visions dystopiques qui présagent d’un avenir dans lequel le peuple serait abreuvé d’un lait apte à diffuser une pensée fasciste. Ce liquide coule à flots à travers différents robinets et auges proches de celles présentes dans les abattoirs et les élevages intensifs. Dans cet univers, le mobilier implique une aliénation des corps et tout semble mis en place pour orchestrer un aveuglement des esprits selon un système de pouvoir oppressif. Ces tableaux qui se font le reflet d’un inconscient collectif s’apparentent à des simulations d’un futur à plus ou moins court terme ou d’un présent qui endort nos consciences. Le trône de Jean-Baptiste Janisset émane d’un prie-dieu récupéré aux alentours de Marseille. Témoin d’une histoire à laquelle s'agrègent des fragments de monuments prélevés par l’artiste dans différents lieux souvent liés au culte, cet objet devenu syncrétique revêt divers régimes ornementaux empreints de charges symboliques. Désormais dénué d’une dimension liturgique, il se teinte pourtant d’une force mystique aux vertus curatives. À travers différents registres, les travaux réunis dans ce lieu cultivent une zone de friction au sein de laquelle corps et esprits cheminent entre perte de contrôle et état de veille. De manière plus ou moins équivoque, les pièces participent à la création d’une atmosphère nébuleuse qui permet d’accéder à différents états de conscience. L’exposition aborde la notion de soin dans une dimension tour à tour médicinale et ésotérique. À une époque où le progrès scientifique pousse les corps à toujours plus de performativité, où les substances chimiques font office de loisir récréatif comme de palliatif réconfortant, où une existence sous sédatif paraît presque constituer un mode de vie enviable, L’esprit en thérapie interroge nos manières de nous acclimater à un monde qui semble désynchronisé, entre fuite en avant et quête de guérison.