LES TÉMOINS
Marianne Derrien, CELUI QUI NAVIGUE AUX ÉTOILE, 2022 Extrait du texte Avec son œil errant et poétique, Jean-Baptiste Janisset parcourt depuis plusieurs années des mondes visibles et invisibles qui allient l'art au magique, à l'occulte et à l'alchimie. Arpentant des territoires multiples, il se met à la recherche d'un patrimoine spirituel fait d'églises, de cimetières – de tous ces arts funéraires aux décors en bas-reliefs combinant des motifs religieux ou symboliques, des végétaux ou des figures humaines. Pour ce faire, il emprunte des chemins à rebours de toute cartographie pour puiser une force dans les symboles anciens et mystiques, entre opportunités et prises de risques, et trace petit à petit un itinéraire en résonance avec les cycles de la vie. D'Abomey à Marseille où il s'est installé, de Nantes à Dijon, puis d'Ajaccio à Alger en passant par Paris, Bastia, Saint-Étienne parmi tant d'autres villes, c'est un territoire-palimpseste que l'artiste façonne au fil du temps. À travers un flux continu d'objets photographiés et de découvertes lors de ses voyages, ce sont les Témoins, peuple d'images et d'archives habitant ce livre « cahier des sources » que l'artiste a conçu comme un carnet de bord ou un inventaire, et qui pétrifié.e.s dans le temps guident l'artiste. Tel un explorateur qui en temps de navigation détermine sa position à l'aide de l'observation des astres selon une technique ancestrale, Jean-Baptiste Janisset, muni de son appareil photographique ou de son téléphone portable, inscrit des points de repères pour ponctuer cette quête tant artistique que personnelle où tout communique et où tout se transforme. ** Collecter les savoirs, les images et fondre les histoires ** Être toujours en mouvement, en temps voulu, c'est pour Jean-Baptiste Janisset le moyen de déplacer avec lui les histoires ainsi que les formes choisies pour leur forte symbolique ou pour leur puissance évocatrice. Il photographie les détails qui l'intéressent et, avec rapidité, il effectue un moulage en argile directement sur une statue ou un élément d'une fresque murale. Il ne cesse de reproduire ces gestes, de la prise photographique au moulage puis de la fonte à l'atelier pour finaliser ses oeuvres. Alors que certaines légendes racontent que capturer l'image de quelqu'un revient à lui voler son âme, l'artiste ne participe en aucun cas à une forme de pillage ou de vol. Bien au contraire, il ajoute un supplément d'art à toutes ces reliques tant anciennes qu'actuelles en les représentant, les dédoublant, les copiant et en les multipliant : argile, plâtre, silicone, plomb composent les ingrédients de cette fabrique alchimique en devenir. Avec ce processus de recouvrement, d'empreinte et de prélèvement, ses sculptures suggèrent à la fois leur conservation, leur destruction, et leur évolution. Chaque objet moulé retrace une archéologie qui formule à sa manière une critique des formes. Dans ce jeu du visible et de l'invisible, tout transvase, se transfère pour que l'artiste-alchimiste manie les états de la matière, du liquide au solide ou inversement et puisse chérir tous les alliages en les intensifiant pour ne jamais faire du surplace, ne jamais engourdir l'esprit et le corps. Alors que Jean-Baptiste Janisset trouve son centre de gravité dans une architecture cosmique qu'il façonne lui-même, tout ce qui régit la symbiose et la naissance d'un monde est pour lui une matière à penser, à modeler, à conserver car elle témoigne de ce que nous sommes. Son intérêt récent pour les fractales précise également la dimension quasi scientifique de sa relation à l'infini, de la voie lactée au trou noir, pour s'amuser des temporalités. Dans sa pratique, la rationalité est aussi de rigueur sans oublier son attachement très fort aux notions d'entraide et de transmission. ** L’enclos des morts ou le cœur des vivants ** Si les humains prennent soin de leurs défunts depuis la nuit des temps, la relation historique de la pratique sculpturale avec la mort est forte et palpable : du moulage des morts avec le masque mortuaire aux corps momifiés. Les pratiques mortuaires ont évolué au fil des siècles, laissant toujours des traces matérielles. Le cimetière avec son histoire séculaire donne à rencontrer des anges, ces messagers de Dieu aux bras étendus, ailes déployées afin de protéger le défunt ou encore l’agneau, symbole du Christ et de son sacrifice, mais aussi la chouette, symbole d’Athéna, déesse de la Sagesse, représentant la connaissance et la clairvoyance des libres penseurs et, de fait, la victoire sur les ténèbres. Aussi, des crânes, têtes humaines décharnées, parfois associées à une ou deux paires d’os disposés en sautoir, symbolisent les vanités humaines. Les morts sont « des racines du vivant ». Cueillir ou se recueillir, telle est la question ! Alors que le vrai tombeau des morts est, dit-on, le cœur des vivants, Jean-Baptiste Janisset entame, tout au long de ses balades nécropolitaines, des moulages à la sauvette. Avec cet atelier à ciel ouvert, il ne cherche pas à être dans l'excellence des savoir-faire mais bien plus dans une relation charnelle voire magique à l'objet. Une envie d'être vif, au taquet afin de contourner l'obstacle de la virtuosité. Et donc de mieux comprendre la vulnérabilité des choses qui nous entourent ainsi que leur fragilité. Chacune de ses œuvres est le fruit d'un acte de prélèvement qui lui confère une dimension performative. Puis elle entre dans un processus combinatoire et de recomposition avec l'étape de la fonte. Proche d'un état de conscience modifiée, tout le corps de l'artiste semble capter les énergies pour que chaque pièce incarne une forme d'esprit, autrement dit une sorte d'animisme : l’œuvre relèverait d'une stratégie d'imitation quasi biomimétique comme un animal qui se transforme afin de fuir les prédateurs. Bien au-delà de ce que l'on appelle la taphophilie – la passion des tombes – qui recouvre la contemplation, la photographie, l’étude historique, symbolique, sociologique ou esthétique des épitaphes, sculptures, tombeaux et autres monuments ou objets visibles dans les lieux d'inhumation, des histoires se racontent, tissées d'affects, de légendes avec ces paysages de pierre, d'argile ou de fonte. C'est dans cet entrelacs entre ce qui vit et ce qui meurt que des êtres disparus réapparaissent. Sur le terrain, Jean-Baptiste Janisset scrute les icônes, les reliques, les rituels vouant un culte aux ancêtres. La fibre de ses œuvres est faite de la fibre de nos êtres et de nos croyances. Loin des conservatismes, elles sont très imprégnées d'un folklore ésotérique pour mieux conjurer les imaginaires réactionnaires. Toujours mues par la quête d’un savoir entre l’errance, consentie ou non, et les voyages d’explorations ou de découvertes, elles prônent l'affinité, la relation à l'autre, à soi, afin d'être dans un perpétuel dialogue, une ouverture, une offrande tant vulnérable qu'ardente. L'artiste confectionne cet inventaire à la manière de l'Atlas Mnémosyme d'Aby Warburg: tout un vocabulaire formel se met en place avec sa propre structure et grammaire afin de décrypter des symboles dans l’ornementation funéraire. En étant tout contre l'objet, Jean-Baptiste Janisset canalise son énergie à la recherche d'un trésor dont la charge magique peut l'émouvoir jusqu'à pleurer de joie. Grâce à sa connaissance approfondie de l'Histoire des civilisations, son œuvre n'est pas qu'illumination : elle est bien plus politique, mémorielle voire économique par le troc ou le don qui rendent uniques certaines de ses pièces.